Un patient vient d’arriver en service de médecine polyvalente. Il respire difficilement, refuse de manger et ne dort plus depuis trois nuits. Par où commencer le recueil de données ? Le modèle de Virginia Henderson propose une grille de lecture qui structure l’observation en couvrant les dimensions physiques, psychologiques et sociales de la personne soignée.
Trois manques à identifier avant de remplir la grille Henderson
On passe parfois directement à la cotation des besoins sans se poser la question préalable : qu’est-ce qui empêche ce patient de satisfaire tel besoin ? Virginia Henderson identifie trois sources de dépendance : la force, la volonté et les connaissances. Une personne âgée qui ne se lave plus peut manquer de force musculaire, mais aussi de motivation après un deuil, ou ignorer les aides techniques disponibles.
Cette distinction change la nature de l’intervention. Compenser un manque de force (aide à la toilette) n’a rien à voir avec pallier un manque de connaissances (éducation thérapeutique sur l’utilisation d’une planche de bain). Remplir la grille sans qualifier la source de difficulté produit un plan de soins générique. On réduit alors les besoins fondamentaux de Virginia Henderson à une simple check-list, alors qu’ils sont conçus comme un outil de raisonnement clinique.
En pratique, noter « besoin altéré » dans la case « éliminer » ne suffit pas. Il faut documenter si la personne est incontinente par atteinte neurologique (force), par refus de demander le bassin (volonté) ou par méconnaissance des exercices de rééducation périnéale (connaissances).

Besoins physiologiques de Virginia Henderson : évaluation au lit du patient
Les cinq premiers besoins couvrent les fonctions vitales. Leur évaluation se fait souvent dès l’admission, parfois sans même y penser. Le risque, c’est justement de cocher machinalement.
Respirer, boire et manger, éliminer
Respirer ne se résume pas à la saturation en oxygène. On observe la fréquence, l’amplitude, la présence de tirage ou de cyanose. Un patient sous aérosol a un besoin altéré, un patient sous ventilation assistée un besoin gravement altéré.
Pour boire et manger, la question va au-delà de l’appétit. Un patient qui mange seul mais refuse certains aliments par conviction religieuse n’a pas un besoin altéré : il exerce un choix. La nuance est importante pour éviter une évaluation biaisée.
L’élimination s’évalue sur deux axes : la continence et l’autonomie pour accéder aux toilettes. Un patient continent mais incapable de se lever seul a besoin d’aide humaine, pas de protections absorbantes.
Se mouvoir et dormir
Le besoin de se mouvoir et maintenir une bonne posture concerne aussi bien la marche que la capacité à se repositionner au lit. Un patient qui se déplace avec un déambulateur mais qui reste assis toute la journée par crainte de tomber présente un besoin perturbé par manque de volonté ou de confiance.
Le sommeil s’évalue sur la qualité, pas seulement la durée. Un patient qui dort huit heures sous hypnotique mais se réveille fatigué n’a pas un besoin satisfait. Réveils fréquents et insomnies doivent être documentés avec leurs causes possibles (douleur, anxiété, bruit du service).
Besoins psychosociaux : la partie du recueil souvent bâclée
Les neuf besoins restants touchent à l’identité, aux relations et à l’autonomie décisionnelle. On les traite parfois en une ligne dans le dossier de soins, alors qu’ils déterminent l’adhésion du patient à son projet d’accompagnement.
- Se vêtir et maintenir sa température : un patient en EHPAD qui porte toujours la même blouse d’hôpital alors qu’il dispose de vêtements personnels signale un besoin non satisfait, souvent par organisation du service plus que par incapacité
- Être propre et protéger ses téguments : l’évaluation inclut l’état cutané (escarres, sécheresse, lésions) et les habitudes d’hygiène de la personne, pas uniquement la capacité à se laver
- Éviter les dangers : ce besoin couvre la perception du risque, la douleur, les mesures de prévention des chutes et la gestion des traitements médicamenteux
- Communiquer : on évalue l’expression verbale, non verbale, la capacité à se faire comprendre et à entretenir des liens sociaux. Un patient aphasique post-AVC et un patient isolé socialement ont tous deux un besoin perturbé, mais les interventions diffèrent radicalement
Les trois derniers besoins (pratiquer sa religion et agir selon ses croyances, s’occuper en vue de se réaliser, se récréer) sont ceux que les soignants documentent le moins. Dans le contexte du référentiel HAS des ESSMS, la personnalisation du projet d’accompagnement suppose pourtant que la personne exprime ses attentes et participe à la construction de son projet. Ignorer ces besoins, c’est réduire le soin à sa dimension technique.
Le besoin d’apprendre ferme la liste. Il prend une importance particulière en éducation thérapeutique : un patient diabétique qui ne comprend pas le mécanisme de l’insuline ne peut pas gérer ses injections de manière autonome.

Raisonnement clinique et grille Henderson : complémentaires, pas interchangeables
Parcourir les quatorze besoins garantit un recueil exhaustif. Cela ne dispense pas de prioriser. Un patient qui présente simultanément une détresse respiratoire et une difficulté à se récréer n’attend pas la même réponse pour chaque besoin. La grille organise l’observation, le raisonnement clinique hiérarchise les interventions.
En formation infirmière, la tendance est de dépasser la simple mémorisation des quatorze intitulés pour travailler l’analyse clinique. Savoir que le besoin d’éliminer existe ne dit rien sur la conduite à tenir face à un globe vésical. Le modèle de Henderson fournit le cadre, pas la réponse.
Les soignants expérimentés utilisent souvent cette grille sans la nommer, par réflexe professionnel. Pour les étudiants et les nouveaux diplômés, formaliser le passage systématique par chaque besoin reste le meilleur moyen de ne rien oublier, à condition de qualifier chaque altération par sa source de difficulté et de relier chaque observation à une intervention concrète.



